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L’aventure norvégienne du pétrole et du gaz naturel

mai 12, 2008

Période de maturation et de renouveau

Dans son ouvrage de référence sur l’histoire mondiale du pétrole, The Prize (traduit par « Les hommes du pétrole » en français), récompensé par le prix Pulitzer, l’auteur, Daniel Yergin, qualifie de ´ plus gros coup de poker ª de l’histoire du pétrole à ce jour, la découverte de pétrole et de gaz naturel dans la mer du Nord – dont l’importance et l’intérêt stratégique sont encore bien supérieurs aux découvertes faites au Moyen-Orient, en Amérique du Sud et en Alaska.

Par Jan Hagland

Une telle comparaison peut sembler quelque peu étrange aujourd’hui, alors qu’il ne fait plus aucun doute que les réserves de pétrole les plus importantes du monde se situent dans les pays situés sur le pourtour du golfe Persique. C’est là que se trouvent les garanties à venir d’un approvisionnement régulier en hydrocarbures.

Toutefois, l’affirmation de Yergin est étayée par le fait qu’en 1978 déjà, on prédisait dans les cercles proches de l’OPEP que ´ La Norvège va devenir le plus important producteur marginal de pétrole du monde. ª En réalité, cette réflexion déguise ce qu’elle cherche à mettre en exergue, à savoir que la mer du Nord et le plateau continental norvégien sont synonymes de pétrole et de gaz naturel en Europe. Ceci vaut tout particulièrement pour ce qui est de la partie norvégienne de la mer du Nord, puisque la Norvège exporte 90 % de sa production totale de pétrole.

Actuellement, la Norvège détient en gros la moitié des réserves restantes de pétrole et de gaz naturel en Europe. Elle couvre aujourd’hui 10 % de la consommation européenne de gaz naturel et prévoit d’augmenter considérablement ses exportations d’ici à quelques années, afin de couvrir 30 % des besoins européens.

Le réseau norvégien de gazoducs traverse la mer du Nord et la mer de Norvège pour rejoindre le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Belgique et la France. La Norvège est le premier opérateur de gazoducs sous-marins du monde et se prépare aujourd’hui à répondre aux défis consécutifs à la libéralisation des marchés du gaz naturel en Europe. En tant que fournisseur de gaz naturel de l’Europe, la Norvège se distingue par ses vues à long terme, d’autant plus que l’on a pu dire du XXIe siècle qu’il serait le siècle du gaz naturel. De fait, en 2020 le gaz surpassera le pétrole en tant que créateur de valeur dans l’industrie pétrolière norvégienne des hydrocarbures.

La Norvège s’apprête à développer le secteur d’Ormen Lange, un vaste gisement de gaz situé en mer de Norvège, à 1 200 mètres de profondeur. Ce projet élargit les perspectives de l’exploitation gazière et les déplace vers le nord du plateau continental norvégien. Ces perspectives pourraient même être élargies davantage avec la mise en exploitation de gisements en mer de Barents, dans la partie arctique du plateau continental norvégien. Après l’interruption de toute prospection six années durant, il est en effet prévu de reprendre les forages en mer de Barents au courant de l’été 2001. Parallèlement, la Norvège s’apprête aussi à développer le gisement Snøhvit, situé dans le secteur Tromsøflaket, de sorte que les perspectives d’exploitation pétrolière en zone arctique semblent aujourd’hui plus proches que jamais.

Depuis 30 ans, la Norvège et la Russie négocient pour fixer une ligne de partage entre leurs zones respectives de plateau continental en mer de Barents. En 1996, lors de sa visite officielle en Norvège, le président Boris Eltsine avait lié les négociations relatives à cette ligne de partage maritime à une éventuelle coopération pétrolière entre les deux pays en mer de Barents, coopération qui a déjà fait l’objet d’une entente en ce qui concerne ses fondements pratiques. Toutefois, l’ampleur d’une telle coopération reste encore à vérifier. D’importants gisements de gaz naturel ont déjà été découverts dans la partie russe de la mer de Barents, tandis que la Norvège a progressé sur la partie frontale de son plateau continental.

La mer du Nord est devenue la troisième des principales régions d’exploitation pétrolière du monde, exactement deux ans après la découverte de l’immense gisement de Prudhoe Bay en Alaska, découverte qui avait contribué à l’instauration d’un puissant contrepoids à la domination du Moyen-Orient. Le marché pétrolier connaissait alors une croissance spectaculaire en raison du développement de l’automobile et de l’aviation dans les années 1950 et 1960.

Puis ce fut l’avènement de l’industrie pétrochimique, qui permettait de transformer les molécules de pétrole pour en tirer des matières sans cesse nouvelles destinées à la production de vêtements, d’aliments et d’engrais. L’intérêt stratégique du pétrole comme source d’énergie et l’importance de cette matière première dans la politique commerciale en furent considérablement renforcés. Le pétrole devint en soi une force mondiale. E. F. Shumacher, l’auteur de Small is beautiful, a écrit :

´ Il n’existe aucun substitut à l’énergie. Bien qu’elle s’achète et se vende comme n’importe quelle autre marchandise, l’énergie ne constitue pas pour autant une marchandise comme les autres. L’énergie est la condition même de toutes les autres marchandises – un élément fondamental, au même titre que l’eau, la terre et l’air. ª

L’ère des hydrocarbures

Le pétrole est avant tout la matière première énergétique de l’ère de la mobilité, la condition préalable du moteur à explosion, comme en témoignent quelques faits élémentaires. Ainsi, entre 1949 et 1972 la demande de pétrole a été multipliée par cinq et demi aux États-Unis, par 15 en Europe de l’Ouest et par 137 au Japon. La société des hydrocarbures est née et s’est développée au cours des décennies 1950, 1960 et 1970.

Pendant cette période, l’industrie pétrolière mondiale acquit des dimensions nationales, les pays propriétaires des gisements prenant en mains la production pétrolière et l’économie pétrolière. Des compagnies pétrolières nationales furent créées, aussi bien au Moyen-Orient qu’en Europe. Il est intéressant de noter que c’est précisément à cette époque que la Norvège se tourna vers l’étranger en quête de ´ solutions de politique pétrolière ª. Le gisement Ekofisk fut découvert fin décembre 1969. Or, cette partie du plateau continental était sous juridiction norvégienne. Se posait alors le problème de savoir comment s’effectuerait la gestion des activités pétrolières en Norvège.

Manque de savoir-faire

Traditionnellement, l’État norvégien avait toujours été partie prenante dans l’exploitation de ressources naturelles importantes, qu’il s’agisse d’énergie hydraulique, de pêche ou encore de métallurgie. Toutefois, l’activité pétrolière soulevait, de par son ampleur, des questions nouvelles, car elle supposait d’importants investissements et de vastes compétences dont la Norvège ne disposait pas. Il n’y avait en Norvège ni géologues, ni économistes, ni juristes formés aux exigences de l’industrie pétrolière. Jusqu’alors, la Norvège s’était bornée à transporter de grandes quantités de pétrole par la voie maritime. Mais en matière de prospection pétrolière, de production et de raffinage, la Norvège avait tout à apprendre.

À l’étranger les pays producteurs de pétrole se montraient toujours plus offensifs. L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) fut créée en 1971. Deux ans plus tard, en octobre 1973, survenait le premier boycott pétrolier mondial – l’un des enjeux de la guerre du Kippour qui opposait alors l’Égypte à Israël. Le message que l’OPEP cherchait à faire passer au reste du monde était sans ambiguïté. Le pétrole devenait un enjeu des luttes d’influence politique sur l’échiquier international, et, aujourd’hui encore, il demeure en soi une force mondiale.

Le choc pétrolier de 1973 fit grimper les cours du pétrole de façon spectaculaire, marquant ainsi le début d’une véritable aventure pétrolière pour la Norvège. Le nouveau membre du club très fermé des pays producteurs de pétrole instaura un modèle norvégien de gestion des réserves pétrolières. Un ministère distinct, chargé de l’élaboration de la politique pétrolière de la Norvège, fut créé, et le Storting (le Parlement norvégien) adopta une législation pétrolière. Une compagnie nationale pétrolière vit le jour et une Direction générale du pétrole, chargée de favoriser l’acquisition par la Norvège des compétences nécessaires, fut instituée.

La Norvège prit alors en mains le développement de son industrie pétrolière, ce qui ne fut pas du goût de tout le monde. De nombreuses voix s’élevèrent pour rappeler à la Norvège le dicton arabe Oil means trouble : ´ Les ennuis commencent avec le pétrole. ª Quant aux voisins européens de la Norvège, ils manifestèrent leur opinion de la façon suivante : ´ Si vous jouez à la bataille pétrolière, jouez la carte européenne. ª

La Norvège avait de bonnes raisons de penser qu’elle était montée en première division et faisait partie d’une catégorie industrielle supérieure. Les années 1970 et 1980 furent riches en découverte de nouveaux champs pétrolifères et gaziers parmi les plus importants du monde. Jusqu’au krach boursier de 1986, ces gisements furent équipés à grands frais des dernières réalisations technologiques, ce qu’autorisaient les cours élevés du pétrole dans les années 1970.

Si la Norvège a pu, grâce à son modèle de gestion étatique des ressources, conserver la maîtrise des activités pétrolières et gazières pratiquées sur son territoire, elle n’en est pas moins toujours restée ouverte à la participation de sociétés internationales. Les principales compagnies pétrolières du monde sont aujourd’hui présentes sur le plateau continental norvégien, ce qui permet à la Norvège de s’assurer le champ de compétences le plus large possible pour l’exploitation des gisements d’hydrocarbures. L’on peut donc affirmer que le développement des gisements pétrolifères et gaziers norvégiens est le fruit d’une gigantesque opération de mise de fonds commune qui a réuni le propriétaire des gisements et les plus grandes compagnies pétrolières du monde.

L’exploitation des ressources du plateau continental norvégien est entrée dans une nouvelle phase, que l’on pourrait presque qualifier de phase de maturation. L’ère des découvertes gigantesques est révolue. Aujourd’hui, les réserves pétrolières norvégiennes sont constituées de nombreux gisements de petite et moyenne importance qui devront être développés au moyen de technologies nouvelles, plus simples à utiliser et respectueuses de l’environnement. Une centaine de gisements de pétrole et de gaz devraient être mis en exploitation dans les 25 années à venir, et l’on estime que les investissements nécessaires seront aussi importants dans le prochain quart de siècle qu’ils l’ont été jusqu’à présent.

Le Storting a décidé que la production de pétrole et de gaz naturel devait s’inscrire dans le long terme. Les richesses pétrolières et gazières doivent donc être converties en fortune financière, afin d’alimenter un fonds pétrolier destiné à assurer le bien-être des générations futures de la puissance pétrolière nordique.

La Norvège s’est aussi fixé d’importants objectifs de politique environnementale, en particulier dans le domaine de la production d’énergie. Si la Norvège est un pays gros producteur d’énergie, c’est aussi un pays à la pointe du progrès en matière écologique. Les autorités et l’industrie pétrolière coopèrent de façon active pour développer de nouvelles technologies respectueuses de l’environnement. Toutefois, dans l’industrie pétrolière comme dans la plupart des industries, le marché et les prix constituent les facteurs déterminants de la gestion des ressources.

Enfin, la Norvège s’est assigné pour but la recherche constante de technologies simplifiées de sorte que le pétrole et le gaz naturel norvégiens puissent rester compétitifs même en période de prix bas. La Norvège est membre de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), mais ne fait pas partie de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). L’économie et les exportations pétrolières norvégiennes sont tournées vers les pays occidentaux, en particulier de l’OCDE. En tant que deuxième exportateur mondial de pétrole, la Norvège garde néanmoins une attitude pragmatique vis-à-vis de l’OPEP et contribue, par des réductions de sa production, à maintenir le prix du pétrole à un niveau considéré comme rationnel, reconnaissant ainsi l’importance du pétrole pour la stratégie énergétique et l’économie nationale de tous les pays du monde, qu’ils soient riches ou pauvres.

M. Jan Hagland, auteur de cet article, est directeur de l’information à la Direction générale du pétrole. Il a 20 années d’expérience comme journaliste, avec pour domaine de spécialisation les questions touchant au droit de la mer et à l’industrie pétrolière.

Élaboré par Nytt fra Norge pour le Ministère royal des Affaires étrangères en avril 2000. L’auteur est seul responsable du contenu de cet article. Reproduction autorisée.

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